Aujourd'hui, en cours de morale, nous avons travaillé sur ce problème :
"Un homme est profondément amoureux de sa femme. Elle est mortellement malade, mais il ne peut acheter de médicament pour la soigner."
Le professeur en est arrivé à cette conclusion :
La plupart des gens diront qu'il ne doit pas voler parce qu'il sera puni. C'est la première forme de réaction à la loi, la peur du châtiment.
Quelques uns répliqueront qu'il a bien fait de voler, puisqu'il aimait sa femme. La deuxième forme de réaction : le refus de ce qui contrecarre nos aspirations.
Mais un homme accompli, vertueux, dira qu'on ne doit pas voler car il faut faire passer l'intérêt de la communauté, et donc le respect des lois, avant ses propres désirs.
J'étais parfaitement d'accord avec cette idée. Il m'a semblé qu'était déroulée devant moi, de manière claire et lisible, une chose que j'avais toujours confusément sentie. Pourtant, dans le même temps, un doute me vint.
Je pris mon courage à deux mains et dis de cette voix tremblante qui me vient toujours devant les enseignants :
-Excusez-moi...j'ai peur de dire une bêtise, mais...ne pourrions nous pas considérer que l'homme doit voler pour sauver sa femme, parce qu'une vie humaine est plus importante que le respect des lois ?
Le professeur me répondit d'une voix douce que je ne devais surtout pas avoir peur de parler, que ma remarque était intéressante mais que cependant j'étais dans l'erreur, car....
Je ne l'écoutais plus. A deux rangs devant moi, les trois élèves considérés comme les plus cool de notre promotion s'étaient tournés vers moi.
Rheinaz est un génie. On n'a pas eu beaucoup de cours, mais je m'en suis déjà rendu compte. Il me paraît froid et distant, cependant je me trompe peut-être parce que quand il sourit ses yeux reviennent du lieu lointain où ils sont partis, et son visage rayonne de franchise. C'est dommage, il sourit rarement. Sur sa peau bleu roi, l'or mat et le cyan se mèlent en arabesques, et ses cheveux se dressent sur son crâne en courbes et contrecourbes.
Son cousin Noem est incroyablement beau : sa peau semble totalement noire, mais en fonction de la luminosité et des ses mouvements ont peut la voir se parer de reflets vert sombre et argent et au milieu de l'obscurité de son visage, ses yeux émeraudes étincellent. Cependant, il semble aussi très vaniteux, avec son sourire moqueur et cette expression d'ennui profond qu'il prend lorsque les professeurs parlent. Je pense qu'il se croit tout permis parce qu'il vient d'une des plus hautes familles. Je n'aime pas beaucoup ce genre de personne. N'empêche, il est beau.
La fille, Makia,est toute en rouge et jaune. Elle porte des cothurnes et des bracelets de chevilles qui cliquettent à tous ses pas, parle beaucoup et fort, bouge tout le temps, joue avec ses stylos et commente les cours à voix haute. Elle n'est jamais d'accord avec personne. Elle me fait un peu peur, en fait.
Enfin, quand ils m'ont regardé, je n'ai pas pu m'empêcher de baisser les yeux.
Peut-être que ma question leur avait paru stupide ?
A midi, j'étais tout de seule à la cantine, ils se sont assis à ma table. Noem en face de moi, Rheinaz et Makia de chaque côté de lui. Il est toujours entre eux deux, comme un lien ou un rempart.
-Eihl, c'est ça ? On peut ?
J'ai hoché la tête (j'avais la bouche pleine), et ils ont commencé à manger. Leur conversation a déviée vers une fille de la classe qu'ils n'aimaient pas. Ils lui trouvaient tous les défauts du monde. Soudain, Makia m'a regardé :
-Et toi Eihl, qu'est ce que tu en penses ?
Je faillit m'étouffer.
Je n'avais aucune envie de donner mon avis là dessus. D'abord parce que cette fille ne méritait pas toutes les horreurs qu'ils avaient raconté, ensuite parce que de toute façon, casser du sucre sur le dos des gens, ce n'est pas dans mes habitudes. D'un autre côté, c'était la première fois que des gens me prenaient à parti depuis que j'étais arrivée, et je craignais de déplaire en m'opposant à eux.
Et puis j'ai compris que c'est exactement ce qu'ils voulaient.
J'ai dit :
-Je ne sais pas...je ne la connais pas bien mais elle m'a l'air plutôt gentille, non ?
Makia s'est ré-adossée à sa chaise, l'air renfrognée. Elle a jeté par dessus l'épaule de son voisin :
-D'ac, le génie, t'avais raison et je te dois cinq piastres, c'est pas une cire-godasse. Le prends pas mal, Eihl, mais tu dis tellement jamais rien et tu réponds tellement toujours oui à tout le monde que j'ai cru qu'on avait affaire à une bénie oui-oui !
J'ai senti la colère monter.
-En gros c'était un test pour voir si j'étais digne de traîner avec vous ?
-Yep ! a répondu Noem, très fier de lui. C'est moi qui ait eu l'idée.
Là, je suis devenue furiseuse :
-Sauf que vous oubliez une chose.
-Quoi ?
Il me regardait d'un air sincèrement étonné, ce fichu Cul-de-soie. Quoi, il avait donc pu se tromper ? Je me suis levée :
-Moi. Je ne tient pas obligatoirement à être amie avec vous.
Ce n'était pas vrai, j'en mourais d'envie, mais il était hors de question que je me mette à les supplier.
"Wooooooo" a fait Noem, tandis que Makia s'exclaffait, la tête jetée en arrière. Rheianz m'a sourit droit dans les yeux.
-Wooooooooo ! a refait Noem. Joliment balancé ! c'est vrai qu'on a été un peu nuls sur ce coup là. Bon, je te propose de tout recommencer du début.
Le visage presque grave, il m'a tendu une main solennelle :
-Enchanté, Eihl. Je m'appelle Noem, la cinglée à ma gauche c'est Makia, et le type à ma droite qui se la joue poète lunaire, c'est Rheinaz.
Il a rigolé, comme ça, sans plus de raison. Il a un joli rire, un rire de mômin, une salve de quatre rapides bruits de gorge, j'aime bien. Puis il a repris, très sérieux (enfin je crois) :
-Eihl, nous avons été très impressionné par ton intervention en cours de morale. Aucun de nous n'avait pensé à ce que tu as dit. Enfin, bon en même temps je n'écoutais pas, mais ni l'artiste ni Kika n'y ont pensé. Alors nous ferais-tu l'indicible honneur de "traîner avec nous" ?
Ils me regardaient tous les trois, Rheinaz avec une sorte de curiosité, Noem mi-figue mi-raisin et Makia les bras croisés comme une provocation.
Je me suis rassise en je leur ai serré la main : je ne sais pas si j'ai bien fait, mais il me donnaient envie de les aimer.