Un vieil homme était arrivé le matin même dans ce village de nomades perdu au bord de la trame. Assis sur une barre a l'entrée du hameau, il était enveloppé d'un long mateau de laine grise et rapée qui lui faisait comme une cape, tombant en replis depuis la voûte de ses épaules jusqu'au sol, la où le tissu se confondait presque avec la poussière du rocher.
Immobile sur son promontoire, il semblait dormir; mais un passant curieux aurait pu voir briller un regard exraordinairement limpide entre les mèches de cheveux blancs.
Lorsque les aurores commencèrent à se déployer dans le ciel, il se redressa, rejetant en arrière le capuchon de son manteau, et, dans la rue déserte, commença à parler.
"Je suis Dorhiaz le ménestrel, fils de Gerhiaz le Conteur. Vos arrière-grand parents, vos grands-parents peut-être, se seraient rappelés cet homme solitaire, qui distillait ses mots de campement en campement, au milieu des tribus nomades. Nul ne savait d'ou il venait, ce fils de toutes les tribus, et nul, pas même son propre fils, ne le sut jamais.
Son talent et sa jeunesse guidèrent ses pas vers la Cité. Là il rencontra une joueuse de Vibreluth, qui l'aima, et l'introduisit dans les demeures des nobles."
Le village s'éveillait. Deux adolescents apathiques, encore étourdis de sommeil, s'étaient assis, intrigués, aux pied du conteur. Un peu plus loin, un bambin qui jouait avec son miauleur tendait l'oreille. Une ville femme sur le pas de sa porte, écoutait sans en avoir l'air, délaissant le raccomodage du filet étalé sur ses genoux.
"De nombreuses années s'écoulèrent. Gerhiaz et sa compagne Doréa allaient de manoir en chateau, racontant les histoires, les légendes, les farces, pour égayer les réceptions des nobles ou tromper l'ennui des jeunes bourgeoises. Mais mon père connaissait aussi les récits que l'on ne raconte pas, ceux dont le titre murmuré avec crainte est familier a tout un chacun, mais que seules de tres rares personnes ont entendu narrer. Ce savoir, il me l'a transmis, comme il m'a transmis tous les autres."
Un attroupement de taille respectable se formait a présent autour du promontoire. Plus personne ne feignait d'écouter d'une oreille distraite. La légende de Gerhiaz le conteur avait laissé une empreinte profonde parmi les folklores des petits villages de nomades, le mythe s'enrichissant au fil des ans de l'oubli et des fioritures qui font toute la richesse d'une tradition orale.
Que cet homme, des tempêtes plus tard, prétende être son fils, revenu des demeures dorées de la Cité jusqu'au milieu de ces masures misérables pour conter son histoire dans la poussière, assurément, cela défiait l'imagination, cela fascinait, cela inquiétait. Cependant, enlacant aux mots les regards de ses interlocuteurs, le vieux Dorhiaz poursuivait.
"Parvenu a mon tour à l'age d'homme, établi comme ménestrel chez le mécène de notre famille, j'ai moi aussi aimé une femme, qui me donna un fils. Nous nous étions gagné l'estime et le respect de Grandes Familles, et nous produisions jusque sur les balcons les mieux fréquentés. Néanmoins, ce n'est ni pour vous conter ce faste, ni pour narrer ces années de bonheur, ni même pour vous livrer ma propre histoire, que je me trouve aujourd'hui devant vous.
Bien des choses ont changé depuis l'époque à laquelle je fais allusion, et le Temps qui souffle a présent sur la Trame charrie des espoirs que vous avez le pouvoir de faire votres.
Si je suis ici, ce n'est pas en tant que conteur, c'est en tant que messager, porté par mon seul devoir, et porteur de ce qui pourrait constituer une partie de vos devenirs.
Il est des choses sombres que je vais vous transmettre aujourd'hui. Ainsi,a ceux qui sont prêts à m'écouter, je ne dirai ni fables ni légendes, je vous dirai la vérité nue, telle quelle, l'histoire de mon fils, car elle pourrait tres bientot faire intimement partie de la votre."
Les aurores flambaient maintenant haut dans le ciel. Le village entier se rassemblait autour du vieil homme; les femmes, délaissant l'ouvrage quotidien, étendaient sur la poussière du sol les grands voiles bigarrés qui ornaient d'ordinaire le sol des maisons. Chacun s'installait pour la journée, on avait envoyé les gamins les plus rapides quérir dans les villages voisins, une grand-mère avait installé son brasero non loin du promontoire, et les effluves piquants de l'alcool cuit aux épices se mêlait aux haleines des villageois.
Dorhiaz s'autorisa une pause, acceptant le bol de bouillie que lui tendait un gamin morveux. Il avait un serrement au niveau du nombril, qui remontait comme une excitation dans la poitrine. Il lui semblait saluer cette irradiation comme on revoit un ami apres des années d'absence: il y retrouvait l'équilibre qu'éprouve l'artiste au moment où il s'avance au milieu d'une assemblée, ainsi que l'émotion qui accompagnait toujours l'évocation de l'image de son fils. Dissimulée par les plis de son vêtement, sa main serrait, comme un espoir, un petit cahier relié d'étoffes colorées.